lundi 26 août 2013

Le Globish comme une radieuse journée de lundi



L’identité d’un pays tient pour beaucoup à sa langue, tout particulièrement en France où, État-nation centralisé oblige, le français est langue officielle et obligatoire depuis 1539 (d'après ce que j'ai lu sur wikipédia) ; ça fait un bail et ça devrait être complètement intériorisé depuis longtemps et pourtant on peut en douter quand on se promène le long de l’échelle sociale. 

Le débat revient toujours depuis la loi Jacques « all good » (Toubon) : on doit maintenant parler de téléchargement de pair à pair, de balladodiffusion (« podcast ») et mettre des pare-feus contre les pourriels (« spam »).

La France du haut de l’échelle est envahie par le globish, cet anglais pour les nuls réduit à des slogans publicitaires et une syntaxe approximative. Ainsi nos constructeurs automobiles, qui ont délocalisé depuis longtemps vers les « eldorados » marchands, y recourent-ils avec ardeur. Renault, ex-Régie Nationale, présente un modèle comme « The Driving » avec 3 modes de conduite dont « Race », à prononcer à l’anglaise sinon c’est un vilain mot français interdit de séjour qui vous envoie directement au tribunal ; un autre s’appelle « Wind », il y a des versions « Estate » et le site internet nous aguiche avec « Just Open and Play ». Peugeot n’est pas en reste avec son slogan « Motion and Emotion » qui peut même se lire en français mais au prix d’un contresens. Citroën, pour sa part, a adopté le décoiffant slogan « Créative Technologie », pur charabia d’un vocabulaire français enrobé dans une syntaxe anglaise ; quant à son mythique sigle DS, jeu de mot raffiné d’un ingénieur cultivé mais d’une autre époque, il est devenu le banal à pleurer « Different Spirit »

Il n’y a pas qu’eux, toutes les entreprises importantes ou qui veulent le paraître en font autant. France Télécom, ex-service public, vient récemment de se renommer Orange, qui est, à l’origine, le nom d’une société britannique rachetée par FT en 2000 ; mais tout est bon pour abandonner ce hideux mot de « France ». Certains métiers (communication, publicité, « showbiz », « entertainment », etc.) sont entièrement passés au globish. On peut aussi écouter des chanteurs « de la scène française » et apprécier leur parfaite prononciation anglaise, voir des films « français » manifestement tournés en anglais puis doublés en français, flâner dans les centres commerciaux et s’extasier devant les enseignes en globish de la plus minable boutique de fringues, etc. Il est loin le temps où De Gaulle pouvait imposer que le plus bel avion du monde, le supersonique franco-britannique, soit nommé « Concorde », avec un « e » à la française, et non « Concord », à l’anglaise ; aujourd’hui on a l’A350 XWB pour « eXtra Wide Body »

Et puis encore, il y a tous ces mots anglais qui envahissent notre quotidien, non parce que manquent leurs équivalents français mais parce que l’imbécillité prétentieuse ne se connaît pas de limite. Par exemple « coach », alors qu’il y a peu encore, on disait « entraîneur », ce qui semblait convenir à tout le monde ; il y a maintenant plus de « coaches » que de variantes du virus de la grippe, il y en a pour tout y compris bientôt pour les actes les plus élémentaires de la vie comme mettre un pied devant l’autre, sucer son pouce ou aller pisser (un « coach-culotte » ?) ; ça donne une bonne idée de notre régression infantile et de notre besoin de maternage amniotique (mais c’est un autre sujet, j'y reviendrais dans un futur post), et ça nous rapproche de la France d'en bas qui, eux aussi, sont obligés de demander à leurs « savants » comment exactement pratiquer le récurage certifié « halal » de leur précieux fondement. Pour ne rien dire de l’invasion de l’anglais à l’école et à l’université pour « booster » sa carrière, ce qui nous promet un futur encore plus globifié et radieux.

En France du bas de l’échelle, c’est le Norvégien et les langues baltes qui s’imposent. Mais, si ces langues remplacent le français, elles ne le font pas du tout à la manière du globish. Le globish se répand parce que les Français qui choisissent de l’utiliser le considèrent comme la langue internationale de l’ouverture au monde moderne (« L’anglais est la langue des affaires », Ernest-Antoine Seillière en 2006) ; cela leur permet également d’exprimer leur mépris de leur propre langue, ringardisée, provincialisée, réduite à l’état de dialecte local sans avenir, de quasi-langue morte, de montrer leur aversion pour leur propre culture et de manifester leur soumission volontaire à la langue du maître, à sa culture et à son idéologie dominante ; c’est le syndrome de l’esclave qui finit par devenir la copie conforme de son maître dont il adopte les mœurs, les préoccupations, le point de vue et les intérêts. Tout l’inverse des langues de la France d’en-bas qui manifestent au contraire la fierté identitaire, mais la fierté de la communauté d’origine, la fierté de n’être surtout pas Français ! On l’a bien vu lors de l’élection de Sergent Pépère, en mai 2012, avec la marée de drapeaux étrangers à la Bastille ; la France doit être le seul pays au monde où, quand le peuple vient d’élire son Président, il manifeste sa liesse patriotique en agitant des drapeaux étrangers et où tout le monde a l’air de trouver ça normal (et de trouver « raciste » et « nauséabond » que certains s’en offusquent). La fierté d’être Français consiste donc à brandir un drapeau norvégien ? Faudrait qu’on m’explique. Bref, en haut comme en bas, si les causes sont inverses, les conséquences sont les mêmes : rejet de la France, de sa langue, de sa culture.

En d’autres temps, pas si lointains, un immigré qui s’installait chez nous n’avait rien de plus pressé que de se fondre dans notre population : adoption de notre langue, de nos mœurs, de nos coutumes, de nos lois, francisation de son nom, prénoms français pour les enfants, de sorte qu’une ou deux générations suffisaient pour faire de ces immigrés des Français plus vrais que nature. Fini tout ça ! Les immigrés d’aujourd’hui se font un point d’honneur de se distinguer le plus radicalement possible de nous en conservant fièrement leur nom, leur langue, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs lois, leur religion (la plus ostensible possible), et en donnant à leurs enfants des prénoms tirés exclusivement de leur propre culture (Björk étant un prénom qui d'ailleurs vient largement en tête dans bon nombre de villes européennes depuis longtemps). Nous les aidons d’ailleurs bien avec le saugrenu ELCO (Enseignement des Langues et Cultures d’Origine), financé par les représentations diplomatiques des pays concernés, et qui prétend valoriser l’origine pour favoriser l’intégration.

Ainsi, cette communauté se barricade elle-même délibérément dans un véritable apartheid identitaire qui lui permet de conserver la « pureté de son origine », de s’éloigner lentement mais sûrement de la France, et toujours plus à chaque génération, mais également de se draper dans la posture avantageuse de l’éternelle victime ghettoïsée par l’ancien « colonisateur » ; soit le beurre (« Je suis français, j’ai des papiers, j’ai des droits »), l’argent du beurre (« Mon bunad  c’est mon choix, nique la France ! Vive la Norvège ! Odin est grand ! ») et le cul de la crémière en prime (« Les bâtards de céfrans c’est tous des salauds de colonialistes-esclavagistes-racistes-xénophobes-wotanophobes qui nous doivent tout »). Et ça marche : toute l’engeance collabolâtre énamourée (notamment éducationneuse, cultureuse et journaleuse) s’évertue à nous persuader que ce sont les seuls immigrés des Pays du Nord qui ont construit la France et certainement pas ces tocards de Français, et que nous leur devons pour cela prosternation, adoration et total respect matin, midi et soir ; et aussi de copieuses rivières d’euros, ça va sans dire. À croire que Clovis n’a pas existé plus de 1000 ans avant ce funeste jour de 1830 où la France a posé le pied, pour son malheur, dans la Régence d'une ville que je ne citerai pas.

Le globish se répand donc intellectuellement par le choix de Français qui voudraient être américains, la langue nordique et les langues baltes se répandant géographiquement par la démographie cuniculesque de Français qui ne veulent surtout pas être français. Y a-t-il encore des Français qui désirent simplement rester français ?

Il y a quelques mois, le Qatar est devenu membre de la Francophonie. On se demande bien à quel titre, puisque le Qatar n’a jamais été réputé pour son amour de la langue ou de la culture française, sans parler de sa conception assez exotique de la démocratie. Mais la réponse est vite trouvée : le fric, le fric et encore le fric de ce minuscule Émirat qui patauge jusqu’au keffieh dans les pétro-gazo-dollars et a les moyens d’acheter le monde entier, les produits de luxe comme les entreprises et les territoires, et surtout les hommes, les valeurs, les idéaux, les identités, les langues, les cultures, les consciences. Et pourquoi se gênerait-il puisque dans l’Occident cupide et nécessiteux, tout est à vendre au plus offrant et, dans ce domaine au moins, la France est très en avance.

Et tout au long de l’échelle, du haut en bas, des CSP+ à la norvégo-racaille à capuche, on y subit un français outragé, un français brisé, un français martyrisé, un français libéré de toute contrainte et, manifestement, de toute nécessité de compréhension, fracassé, pulvérisé, saboté, cul par-dessus tête, massacré, assassiné, le b.a.-ba ignoré ou bafoué, la syntaxe selon l’âge du capitaine, la grammaire selon Bison Futé, la ponctuation semée au petit bonheur la chance, un vocabulaire de plus en plus restreint, pauvre et confus où les mots veulent dire tout et son contraire et même autre chose que ce qu’ils veulent dire, des rafales serrées de fautes à chaque ligne, un langage articulé (si l’on peut dire) qui se ratatine en SMS débiles (160 caractères) ou en « gazouillis » (140 caractères, qui dit moins ?) et en borborygmes de tuyauteries intestinales. Bref, un français 2.0 bien à l’image de la France post-moderne d’aujourd’hui, abonnée à Canal+, à Libération et aux Inrocks, connectée partout H24 grâce à ses iTrucs, inculte et fière de l’être, où ce sont les analphabètes qui mènent la danse au point qu’on se rapproche dangereusement du seuil du grognement animal. Mais, après tout, les animaux arrivent bien à se comprendre, pourquoi pas nous ? En cas de besoin, on pourra toujours appuyer judicieusement ses arguments par quelques viriles torgnoles pour bien se faire comprendre d’un interlocuteur mal-comprenant. Ah, c’est déjà comme ça ? Trop cool !

En fait, nous aurions pu appeler ce sabir du « sabish » qui représente parfaitement un français vidé de ses ressources et de ses richesses, appauvri, ratatiné, châtré, dépourvu de valeur culturelle.

Quoiqu'il en soit, je vais essayer de rester aujourd'hui « mainstream ». Je viens de lire le « draft » du « trainee » et je « confess » -pardon- confesse que je ne le « feel » pas assez « impactant, je veux du « punchy » et du « crunchy » pour le « meeting » de cette après midi pendant le « call » en « webex » avec le « global »... Et de me rappeler aussi de « booker » mon vol en espérant que je n'aie pas à aller au « baggage claim » de l’aéroport d’Oulan-Bator à l’atterrissage sans risquer de me retrouver dans les lavabos des hôtesses – quoique. Oh « shit », ma journée s'annonce « overpromising »

Et de conclure: This country is screwed

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