mardi 19 novembre 2013

Paris 14 mai 2034, sale temps pour les vieux


Le soleil descend lentement  sur l’horizon en ce second dimanche de mai 2034. Les derniers rayons du soleil dorent encore pour quelques instants le feuillage des arbres du jardin des Tuileries. La chaleur qui avait accablé les parisiens cède la place à la douceur qui s’installe avec le soir. Les gamins rejoignent leurs parents qui, en se levant, signalent l’heure du départ. Les marchands de ballons remballent leur marchandise, la chaisière aligne, puis empile soigneusement les sièges qu’elle propose aux promeneurs pour quelques euros. Les poneys qui font la joie des enfants repartent, alignés deux par deux, vers l’écurie située en périphérie de la capitale. Ils pressent un peu le pas car ils savent qu’une bonne ration de picotin les y attend.

Sur un banc, deux petits vieillards, sont assis côte à côte. L’un est plutôt sec, sa nervosité est trahie par les divers tics qui l’agitent. L’autre est son exact contraire: rondouillard et placide. Le gardien qui a la charge de fermer les grilles donnant sur la rue de Rivoli, après avoir fait son tour s’avise de la présence des deux petits vieux. « Allez les pépés, on ferme, il faut sortir. » S’appuyant sur leurs canes, l’air penaud, ils se lèvent péniblement et d’un pas lent se dirigent vers la sortie. Arrivés à sa hauteur, ils s’adressent au fonctionnaire qui les avait apostrophés: «Vous pourriez quand même avoir quelque égards jeune homme, ne serait-ce qu’en raison de notre grand âge». Le jeune homme ne répond pas, il se contente, par une moue de dédain, de leur signifier qu’il se fiche totalement de leur prétention. Penauds, vaincus par cette indifférence, ils sortent sans rajouter un mot, puis traversent la rue pour marcher sous les arcades.

Alors qu’ils se dirigent vers le Palais-Royal, le grassouillet regarde son compagnon: «Tu te rends compte Nicolas, il y a trente ans tout le monde ployait genou devant nous, et maintenant on nous traite comme des larbins». Entre deux mouvements d’épaule, l’autre répondit: «Mais fiche-moi donc la paix avec tes radotages, c’est de l’histoire ancienne que tu rabâches. Nous appartenons au passé François, il faut t’y faire». Ils marchent en silence maintenant. Les bouts ferrés des cannes sonnent sur les dalles du trottoir. Leurs costumes et pardessus sombres, leurs derbies impeccablement cirées agissent comme un signal auprès de la bande de jeunes qui déambulent sur le trottoir d’en face. «Oh zyva Mokrane ! Chouffe les vieux cons. T’as vu comme y sont sapés, y doivent avoir de la maille sur eux, allez on va pécho les distributeurs et on fait un retrait».

Aussitôt dit, aussitôt fait, la petite bande, la joyeuse petite bande de frères de la cité du Moulin de la Grande Butte traverse la rue de Rivoli avec la ferme intention de récolter de quoi terminer leur soirée parisienne. Alors qu’ils s’approchent du tandem décati, ils imaginent ce qu’ils feront de cet argent facilement gagné: kebabs, boites de nuit, filles et champagne. Les cris tribaux poussés par la bande alertent le duo qui essaie tant bien que mal de presser le pas. Tentative illusoire, tant il est vrai que ce n’est que dans les fables que les tortues finissent par l’emporter sur les lièvres.

Le chef de la bande, un grand noir, avise la Rolex qui enserre le poignet décharné de Nicolas. D’un geste rapide et sûr il agrippe l’avant-bras du vieillard terrorisé, arrache la montre en ajoutant: «À ton âge t’as pas besoin de savoir l’heure. Pour le temps qu’il te reste…». Le petit vieux veut crier, mais la peur lui serre la gorge et c’est un couinement à peine audible qui sort de son gosier desséché. Les plus jeunes se jettent sur lui, lui font les poches et après avoir constaté qu’il n’y a plus rien à dépouiller, ils le jettent à terre et lui distribuent force coups de pieds dans le ventre, les côtes et au visage. Il git au sol, la bouche grande ouverte, essayant d’aspirer douloureusement de l’air qui semble se refuser à ses poumons.

Tétanisé par la trouille, François a mouillé son pantalon. Les jeunes se moquent de lui en se pinçant le nez. Il leur tend son portefeuille, sa montre, son Smartphone, espérant ainsi échapper au traitement qui a été celui de son compagnon d’infortune. Las! Ce geste indigne énerve ses agresseurs qui se retrouvent privés du plaisir de dépouiller leur victime. Du coup les coups pleuvent. Sur le trottoir les passants font mine de ne rien voir, tournent le  regard vers les vitrines ou le baissent en direction de leurs chaussures. Pas un ne semble entendre les appels à l’aide, de plus en plus faibles, lancés par le petit vieux replet qui ne réagit presque plus aux coups.

Un fourgon de police débarque sur les lieux. Deux corps gisent sur les dalles des arcades de la rue de Rivoli. Une demi-heure s’est écoulée entre le départ de la bande et l’arrivée des fonctionnaires. Quelques badauds indignés apostrophent les policiers, reprochant leur lenteur à porter secours. Le plus gradé, un major d’une quarantaine d’années, le visage zébré de plusieurs cicatrices répond: « Comment voulez-vous que nous puissions faire correctement notre travail ? Nous avons perdu 40% des effectifs et nous devons économiser l’essence au maximum. Sans compter que nous n’avons pas le droit de nous servir de nos armes de service qui, de fait, nous encombrent». La foule se disperse lentement pendant que les corps sont chargés des brancards avant d’être glissés dans le fourgon.

Le lendemain, les journaux titrent en une de couverture: «Drame ordinaire de l’insécurité. Deux vieillards massacrés en plein Paris». Pas un mot sur leur identité. Rien d’étonnant en vérité, compte tenu du niveau des programmes de l’Éducation Nationale, sans parler de l’inculture légendaire des journalistes de la presse hexagonale. Il y a belle lurette que l’histoire de France a été jetée dans les oubliettes. Les articles relatent factuellement, presque cliniquement, le calvaire enduré par les deux victimes. La presse de droite fustige l’atomisation de la société, l’indifférence pour son prochain, les coupes budgétaires ordonnées par le gouvernement de gauche qui privent les citoyens de la sécurité à laquelle ils ont droit. La presse de gauche, quant à elle, explique que la désespérance sociale, la précarité, poussent de plus en plus de jeunes vers la délinquance et l’ultra-violence, qu’il faut encore plus d’argent pour les banlieues afin d’éradiquer cette paupérisation galopante qui n’est rien d’autre que l’héritage laissé par la droite.

Les familles ne réclamèrent pas les corps. Il était inutile qu’elles se signalent comme contrevenants. Depuis que la loi sur l’euthanasie avait été votée, elle imposait aux familles de se débarrasser de ces fardeaux inutiles qu’étaient devenues les personnes âgées. Certes, on leur avait fichu la paix en raison du statut particulier des deux croulants, mais quand même, une fois disparus, rien ne permettait de savoir aux ayant-droit que le couperet de la loi ne s’abattrait pas sur eux.

Autrefois faussement ennemis, François et Nicolas gisent maintenant côte à côte, dans l’anonymat de sépultures où aucun nom n’a pu être gravé. Tous deux victimes des maux dont ils avaient accablés la France, celle-ci, exsangue n’ayant jamais pu s’en relever.

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