vendredi 6 décembre 2013

Léonarda et la malheureuse pastèque discriminée


La mise en examen d'un célébrissime chanteur américain coupable d'avoir prononcé une phrase offensant je-ne-sais plus quelle peuplade est-européenne marque une nouvelle étape du processus d'abolition de toute liberté d'expression. D’ailleurs, ces plaignants ne figuraient pas, jusqu'à ce jour, au registre des espèces protégées.

La phrase fut dite dans une interview donnée à un magazine américain, puis traduite pour l'édition française, et voilà le délit constitué par les ayatollahs de la Bien-Pensance qui sévissent au pays des droits de l'homme antiraciste et humaniste. Son sens, que j'ai cru deviner assez mal fondé, et même marqué par le préjugé, importe peu, mais importe l'extension continuelle du nombre et des catégories de victimes recevables à traîner devant les tribunaux quiconque a le malheur de vouloir dire ce que, à tort ou raison, il pense.

Je refuse, pour ne pas trop m'aigrir l'humeur, de lire le code pénal, ni même de m'informer de toutes les nouvelles prohibitions, dont l'avalanche décourage le décompte, mais crois savoir qu'il n'est désormais plus permis de porter, sur certaines périodes historiques, un jugement divergent de la vérité officielle, gravée dans le bronze de la loi, et je crains que quiconque entreprendrait de publier un éloge, mérité, de Simon DE MONFORT encourrait les foudres d'une association (subventionnée) de Cathares et autres Parfaits.

Le principe de précaution enseigne que désormais, et en de telles circonstances, le plus sage est de garder de CONRART le prudent silence, un auteur moins prudent, et que sa plume démange, trouvera dans La persécution et l'art d'écrire de Leo STRAUSS quelques idées de ruse rhétorique transposables à notre temps. Une solution, donc, est d'éviter d'écrire tout nom propre , de personne, de peuple, de pays, de fleuve, et sans doute de planète et galaxie, en faisant attention à ne pas citer de fonction permettant une identification – par exemple, un modeste:
"la vision de la ministresse du redressement des torts me fait penser à un flan" 
serait vite compris, traduit et poursuivi par les vigilants Sherlock HOLMES associatifs. Peut-on encore, marchant sur les traces du Président de MONTESQUIEU, tracer un tableau de notre pays et de ses plus grotesques citoyens sous le masque de lettres persanes? Je crains qu'il ne faille attendre une jurisprudence pour se prononcer, mais mieux vaut n'en être pas le cobaye.

A l'exception de Sainte LEONARDA, montée depuis au ciel du Kosovo, ce n'est pas ici la crainte du gendarme qui me guide, mais la volonté de donner à ces absurdités triomphantes un caractère d'exemplarité, qui dépasse la triste personne de tel ou telle, ou mieux résumé, de m'élever à la dignité plus haute du moraliste –tout en négligeant la gloire du martyre–.

Dernière chose, citons un édile méridional qui vient de tenir des propos sur une population nomade, mais séjournant sur le territoire de sa commune, le temps de commettre quelques menues dépravations et recevoir de copieuses allocations, exprimant par l’occasion ce que pensent ses administrés, et même la grande majorité des citoyens qui ne sont pas membres de l'oligarchie, ni intellectuels ou artistes subventionnés, et ne demeurent pas à Passy ou Saint-Germain-des-Prés (qui ne vivent pas dans les beaux quartiers, comme écrivait ARAGON). En effet, selon les mœurs du temps, un espion sans doute muni d'un smartphone enregistra les propos, sans en percevoir l'ironie, puis les diffusa urbi et orbi de sorte qu'ils atterrirent à la Une de médias perpétuellement indignés.

Aussitôt, vigoureusement manié par les petits chefs de son propre parti, le fouet s'abattit sur le malheureux maire, qui fut en même temps voué aux gémonies, au gibet, aux galères et à l'estrapade, à l'exécration des bien-pensants et à la damnatio memoriae – sans oublier une menace d'exclusion du paradis de l'opposition consensuelle.

Cela montre encore une fois combien il est imprudent –aujourd'hui– de parler, tant la liste des sujets interdits s'accroît à chaque minute. C’est pourquoi mon mauvais esprit me pousse à citer des propos désobligeants, dénigrants, et même racistes, qui s'attaquent à des personnes non-humaines, catégorie que je viens d'inventer en espérant que le gouvernement lui assurera les nécessaires protections légales.

A ce titre donc, citons des textes qui, j'en frémis..., contiennent des jugements de valeur et établissent de très inégalitaires hiérarchies au traité Sur les facultés des aliments de GALIEN DE PERGAME: 
"Difficile à digérer, et mauvaise pour le cardia, [la graine de chanvre] fait mal à la tête et a un suc mauvais."
"Crue, [la citrouille] est désagréable, elle est tout à fait mauvaise pour le cardia et ne se digère pas. Par conséquent, même si on se force à manger de la citrouille par manque d'un autre aliment, comme on y est déjà résigné, on sentira une lourdeur froide et accablante dans le ventre; le cardia se troublera et se mettra à vomir, seul moyen de l'affranchir des symptômes qui le contraignent."
"Quant aux pains qu'on appelle "cachés" parce qu'ils sont cachés dans les cendres pour la cuisson, les cendres leur apportent quelque chose de mauvais [c'est moi qui souligne]."
"Les melons sont moins humides que les pastèques, ils ont un suc moins mauvais, sont moins diurétiques et passent moins en bas. Ils ne peuvent ni provoquer la nausée pareillement aux pastèques ni s'altérer vite dans le ventre."
"Toutes les dattes se digèrent mal et font du mal à la tête si on en mange beaucoup. Certaines produisent la sensation d'irriter l'orifice du ventre, ce qui fait qu'elles font plus mal à la tête."
Abominable passé, heureusement révolu, éradiqué, aboli grâce aux lois humanistes, passé où il semblait anodin de critiquer et comparer, sans se soucier de stressants traumatismes éprouvés par les victimes que critiques et comparaisons reléguaient à une place inférieure.

Ne trouvez-vous pas que, le pain caché, la citrouille et la pastèque pourraient revendiquer, et obtenir, un traitement antidiscriminatoire (ainsi que des dommages-intérêts pour les associatifs qui s'en sont faits les hérauts) et bénéficier ainsi de cette égalité qui, dans l'actuelle démocratie, place certaines catégories, humaines, animales, végétales et bientôt sans doute minérales, très au-dessus de leurs semblables?

Bref, ce pays, vous le savez, est foutu.

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