mardi 15 avril 2014

La mort du petit chat - tranches de vies ordinaires en France (épisode 1)


L’administration française, c’est ce savant équilibre de normes, règlements et circulaires qui garantit un homéostat propre à l’harmonie citoyenne et au vivre-ensemble festif et pour assurer la tranquillité des citoyens, elle réclame obéissance et application stricte de consignes méticuleusement écrites. Malheureusement, un grain de sable peut toujours se glisser dans la belle mécanique bureaucratique qui la fait alors toussoter gravement. Ce grain de sable, quelque part, c’est un peu Laurent B.

Laurent B était un jeune désœuvré jusqu’au moment d’obtenir son premier CDI à durée déterminée sous la forme d’un contrat de désir d’avenir. Maintenant, grâce à ce sésame magique fruit d’une régulation étatique finement ajustée, Laurent B aura, pendant trois ans, la tâche citoyenne, nécessaire, et aussi peu festive que peu valorisante de vider les poubelles de chaque bureau du conseil général. Et Laurent B, réaliste, a le mérite de considérer que « c’est quand même mieux que d’être au chômage » (n'spa?).

En quelques semaines, Laurent B prend ses habitudes. Il passe entre les bureaux, ses écouteurs dans les oreilles lui permettant d’écouter les morceaux de rap estampillés « Culture Française », et vide les petites poubelles dans de plus grandes conformément à la circulaire C56-3 et aux règlements idoines appris lors d’une passionnante formation au tri sélectif qu’il a reçue dans un institut commodément géré par le beau-frère du président du conseil général.

Chaque jour, il s’amuse d’entendre de petits pas feutrés au-dessus du faux plafond : un chat semble avoir décidé d’y passer son temps, appréciant sans doute la quiétude de l’endroit et les petits rongeurs que certains fonctionnaires auraient aperçus de temps à autre, courant derrière la machine à café ou se délectant de petits gâteaux abandonnés sur un bureau. D’ailleurs, Laurent B a noté quelques toutes petites crottes derrière certains meubles et ceci ne laisse aucun doute : l’arrière de certains bureaux est autant infesté de parasites que peut l’être l’espace entre la chaise et la table aux heures d’ouverture…

Un chat n’est donc pas de trop dans cet environnement propice à sa chasse… Jusqu’au jour où les pas ne se font plus entendre.

Laurent B imaginera au début que le chat est parti. Au bout d’une semaine cependant, les effluves qui s’échappent d’un local technique écartent tout départ du félin : le petit chat est mort, reposant probablement pour l’éternité au-dessus d’un paquet de câbles.

Enfin, « pour l’éternité » ou presque. Les nuisances olfactives de plus en plus musclées attirent d’abord quelques nuisibles peu ragoûtants, avant de déclencher la grogne des individus alentour. À l’évidence, il faut agir pour arrêter enfin cette puanteur.

Mais voilà : le local technique est normalement sous la férule des services de l’infrastructure technique. Et le nettoyage des locaux, ainsi que leur propreté et leur indispensable hygiène conforme aux normes NF et ISO-trucmachin sont assurés par les services d’entretien. Immédiatement, la situation, déjà passablement puante, passe à méphitique : entre ceux « qui ne sont pas là pour nettoyer la merde » et ceux « qui n’ont aucun mandat à bricoler du câblage dangereux », la lutte s’installe.

Elle s’installe tant et si bien qu’au bout de quelques jours, le couloir dans lequel donne le local infesté est à peu près invivable, puis, tout le quatrième étage du conseil général est alors évité par ceux qui le peuvent. Laurent B, lui-même, ne s’attarde pas pour les poubelles périphériques. Les autres, plus proches de l’épicentre de la puanteur, sont de toute façon vides puisque personne ne s’en sert plus. Mécaniquement, les absences se multiplient dans le personnel victime de rhumes de foins, de légère fatigue et généralement tout démotivé par cette odeur alternative qu’on leur impose.

C’est lorsqu’un dossier urgent, mis en souffrance entre deux hauts-le-cœur, finit par exploser au nez d’un ponte des étages supérieurs que des décisions fermes sont finalement prises. Alors que le problème n’a pour le moment pas réussi à mobiliser plus qu’une paire de chefs de section (l’un à l’infrastructure et l’autre à l’hygiène), le dossier mis en souffrance par les odeurs insupportables propulse pour ainsi dire comme une fusée le matou crevé au plus hautes sphères de la hiérarchie du Conseil et devient ainsi l’objet d’une discorde entre la Direction Générale de l’Infrastructure et la Direction Générale de l’Entretien, le tout immédiatement placé sous l’œil attentif (et paniqué) de la Direction Juridique et de la Direction Générale des Ressources Humaines.

Le Comité de direction approche ? Fort bien ! Le point « Chat crevé au 4ème » est ajouté à son agenda, et plutôt dans les premiers éléments que les derniers (avec cependant l’indispensable reformulation en « Dispositions à prendre pour la résolution du problème sanitaire relatif au local technique E4-7F », restons sérieux, hein).

On prend doctement note du blocage. Évidemment, la décomposition de l’animal et les risques sanitaires inhérents sont rapportés. Une expertise sur les risques courus par d’éventuels dégagements gazeux toxiques est envisagée. Quoi qu’il en soit, une décision sera prise lors du prochain comité de direction, en concertation avec la Direction Juridique et la Direction Générale de la Sécurité, qui sont tenues d’informer le groupe de travail formé pour l’occasion, et supervisé par la Direction Générale des Ressources Humaines.

La semaine suivante est décisive : le Comité de Direction, attendu avec impatience, prend fermement en note le fait que le groupe de travail a rendu un verdict clair demandant l’intervention d’un équarrisseur. Tout le monde salue vivement la décision. Décision qui pose cependant un souci : le local technique est situé en zone sensible et ne peut être rendu accessible à l’équarrisseur.

Et puis au fait, la Direction Générale de l’Environnement doit absolument s’impliquer : après tout, si la collecte des déchets est du ressort de la Direction Générale de l’Entretien, leur enlèvement est en revanche du ressort de la Direction Général de l’Environnement, eh oui, c’est comme ça.

Parallèlement, le problème des odeurs semble se résoudre de lui-même, le cadavre étant à présent réduit à l’état d’ossements.

L’équarrisseur contacté n’a heureusement pas tout misé sur le contrat avec le Conseil Général pour survivre. Entre la demande d’intervention qui lui est faite et les différents obstacles rencontrés, tout indique que cette affaire va tourner en jus de boudin tant elle évoque pour lui l’image d’une poule se noyant dans un verre d’eau.

Ce qui n’empêche pas, du reste, la Direction Financière d’examiner son devis avec le plus grand sérieux, et ce d’autant plus qu’aucune direction ni aucun service n’accepte que les frais de cette intervention ne soit prélevés de son budget de fonctionnement. Et lorsque le troisième Comité de Direction à propos du chat du quatrième arrive, il est surtout constaté qu’en réalité, aucune décision n’a été prise.

Laurent B n’en peut plus. Depuis toujours amoureux des chats et déplorant le sort du félin, il décide de prendre les choses en main. Attrapant François U, de la maintenance, dans un couloir, il lui demande les clés du local technique. François U refuse mais accepte de l’accompagner. Courageusement armé de son seul sac poubelle, Laurent B enlève alors le chat et lui offre une sépulture décente près d’un géranium.

Le Comité de Direction ne connaîtra jamais le fin mot de l’histoire, ni sa morale : poussière, nous ne sommes que poussière, capables de bloquer les rouages de l’infernale machine étatique.

Bienvenue en France.

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