dimanche 27 juillet 2014

Une journée dans les administrations


La France est un pays d’ordre et de méthode. Il y a des choses qui se font, d’autres qui ne se font pas, mais quoi qu’il arrive, s’il y a une procédure pour les uns et les autres, elle sera appliquée à la lettre. Qu’on postera avec assiduité, tant que cela sera nécessaire.

Hier, par exemple, je voulais renouveler mon permis suite à un incident épisode avec des roms gens du voyage qui m’ont dérobé emprunté le sac dans lequel je confinais mes papiers.

Le renouvellement se passait au bureau des permis à la préfecture de police de Paris, boulevard Ney. Je décidai d’y aller à 11h en dépit d’une intuition reptilienne qui me murmurait aux oreilles que ce n’était pas la bonne heure pour se rendre à de tels offices.

Motivé, je décidai d’y aller quand même. Téméraire, mais prévoyant, je me renseignai préalablement sur le site internet de l’une des nombreuses agences gouvernementales qui pullulent dans ce marigot putride que contient la Toile afin de connaître la nature des documents qui me seraient demandés.

Je choisis d’y aller en voiture, en pensant gagner un peu de temps par rapport aux transports qui sont en permanence en retard, surtout en période estivale. C’est donc naturellement que j’ai eu la joie de me retrouver dans des bouchons sur tout le trajet, dans des rues en travaux ou des voies fermées à la circulation avec absence de signalisation, automobilistes en colère et périphérique bouché. Car c'est l'été et c'est la meilleure période n'spa?

Je trouvai finalement une place à plus d’un demi-kilomètre de la préfecture, dans une rue lugubre abandonnée dans l’un des nombreux bidonvilles qui jouxtent la Ville Lumière, faute d’avoir obtenu une place de parking en première proximité des locaux. Mais c’est normal, je m’y attendais car pour régler le problème de stationnement à Paris la mairie a décidé tout simplement de supprimer ces places comme elle sait le faire pour fluidifier la circulation en supprimant les routes et les remplacer par d’immenses esplanades piétonnes à la gloire du Dieu Eco-responsable et construites à coups létaux de longs chantiers payés avec nos impôts stratosphériques citoyens.

Arrivé sur place, je tombai sur un portique de contrôle au-delà duquel les forces de police réalisèrent une fouille « approfondie » de mes sacs et sous-vêtements. Bah oui cher monsieur, avec les événements actuels, on n’est jamais trop prudent. Je concède bien que ma tête de terroriste méritait une attention si particulière. Je tombai ensuite sur un aiguillage visible et millimétré qui m’indiquait « permis → ». En arrivant sur place, je pris mon ticket et j'entamai une longue attente de 40 minutes, période pendant laquelle je me suis morfondu sur une chaise en plastique dure confortable  et digne des heures les plus sombres mythiques à la gloire de l’union soviétique. Lorsque le guichetier m’a appelé –il était seul, le pauvre– celui-ci a dû m’expliquer, laconiquement, que je n’étais pas au bon guichet et que pour les permis volés empruntés il fallait se rendre dans l'aile droite en sortant sur la gauche un niveau plus haut après la huitième porte à droite gauche de la machine à café, et que je ne devais pas confondre avec le distributeur de boissons qui se trouvait en sens opposé. Je profitai quand même de l’instant pour lui expliquer que l’affichage indiquait explicitement « permis » et que naturellement le pékin français moyen pouvait être induit en erreur. Mais, merci de l'info quand même, cher Monsieur.

C’est à mon arrivée dans le bâtiment B que les choses se corsèrent et se compliquèrent car l’attente était double triple double. Il fallait d’abord stationner à une première queue pour se faire contrôler les pièces justificatives et obtenir un ticket puis une seconde pour se faire appeler à l’enregistrement. J’entamai donc une première file, debout, pendant plus de 45’ dans un local non climatisé, non aéré, agrémenté d’odeurs corporelles oscillant entre la sueur et le déodorant. Bien évidemment je n’étais pas prioritaire dans cette file puisque passaient avant moi les invalides, les handicapés (ils conduisent ?), les estropiés, les invalides de guerre (eux aussi ?), les personnes âgées, les femmes enceintes, les femmes avec enfants, les femmes tout court, les situations spéciales, les gens avec rendez-vous et tous ceux qui avaient une voix plus forte que la mienne et exaspérés devant l’ampleur homérique de la file d’attente.

A mon arrivée devant le grand Juge, en l’occurrence la guichetière, celle-ci s’excusa pour se rendre aux toilettes. Comme elle était seule à cause de la période estivale, je dus attendre quinze minutes de plus, au grand désarroi des autres idiots comme moi qui stationnaient derrière moi. Puis vint le tant attendu contrôle des papiers. Malgré tous les documents que j'avais à ma disposition il fallait AUSSI apporter les originaux et ceci contrairement à ce qu'indiquait le site internet.

C’est donc prestement que je repris la direction de ma voiture pour récupérer les originaux à la hâte. J’eus quand même la surprise de découvrir une amende collée sur mon pare-brise, 35€, après le passage d’une pervenche qui avait estimé que l’arrière de ma voiture dépassait de quinze centimètres la limite de marquage au sol. Dégoûté, je me retrouvai à nouveau dans les bouchons de retour, qui au passage, s'étaient aggravés pendant l’heure de midi, le tout sous une chaleur de plomb.

Vacciné par l’amende, je décidai de repartir en transports en commun en prenant le tramway. A mon retour au premier guichet du bâtiment B, après une nouvelle minutieuse fouille, le nouveau temps d’attente m’a coûté 50 minutes. Car oui, la situation, faute de bras, s’était aussi aggravée. Pendant ma lente avancée –toujours debout, toujours dans des locaux non climatisés et substantiellement plus chauds– une gentille vieille dame se mit à me parler racontant qu’elle avait aussi perdu son permis de conduire et que la préfecture de Haute Saône –lieu où elle habitait avec sa fille–  l’avait renvoyée à Paris car son permis avait été délivré par le passé par la préfecture de Paris. La vieille acariâtre tenta quand même avec ruse de me passer devant, mais en bon prince je la remis à juste place: en l’occurrence juste derrière moi. Donnons-nous au moins une bonne conscience : Si elle n’avait pu me raconter ses déboires, elle l’aurait peut-être fait à son médecin moyennant une consultation remboursée par mes impôts la sécurité sociale. Heureusement pour moi, la juge tordit ses petits doigts potelés par des années de bonne nourriture et il ne manquait rien cette fois dans cette pluie diluvienne de justificatifs que nos inventifs politocards nous réclament. L’horodateur me vomit le ticket No D74 et je me dirigeai vers la salle d’attente où je vis le compteur afficher majestueusement « D08 ». J’en déduisis qu’il y avait 66 personnes devant moi.

J’ai donc entamé une nouvelle attente incertaine qui me coûta 80 minutes. Pendant toute cette durée –la faute à la place que j’ai choisie sans doute–, les gens entrant dans la salle m’auront demandé huit fois si j’avais un stylo pour remplir le formulaire CERFA numéro un-million-huit-cent-quatre-vingt-trois-mille-quarante-doute et cinq fois s’il fallait bien passer d'abord par la première file d'attente pour avoir le ticket jusqu'à ce que, las, je demandai avec colère si j’avais la tête d’un agent d'accueil pour me poser systématiquement cette question ?

Chanceux, lorsque j’arrivai enfin au guichet, tout se passa bien. Je notai quand même que la batterie de mon téléphone était passée près de 100% à 11h à 0% à 16h45. P*tain d’iPone de m$rd* ! Je pris la sortie derrière le bâtiment B qui n’est autre que l'entrée du bâtiment C destiné aux demandeurs d'asile. J’y trouvai une population hétéroclite de gens vêtus de boubous, de tchadors, et autres draps et rideaux de douche délicatement posés avec style sur la tête. C’est là que je conclus que toute cette faune aussi riche que diversifiée était une chance vraie et indéniablement, une force-vive que le pays abesoin. C’est avec émotion que je souhaitai la bienvenue à un homme qui me réclamait une présupposée cigarette (« je-attente, tu-rette »).

Mon retour se fit par le tram 3 après un contrôle Navigo où mes trois voisins de siège et les deux derrière moi se virent dresser une amende forfaitaire pour absence de titre de transport, preuve imparable que même des gens prévoyants peuvent oublier de valider leurs titres.

A ma sortie porte de la Villette, toujours sous une chaleur de plomb, en sueur, un homme se mit à racler le fond de sa gorge pour purifier les bronches et fertiliser le sol bitumeux de l'avenue de Flandre qui ne démériterait pas d'être rebaptisé avenue de N’importe quoi.

Je me souviendrai longtemps de ce rocambolesque contact avec les agences du Léviathan qui ne cesse d’augmenter son influence et son besoin irréfragable de pognon par larges brouettées.

J’en conclus que petit-à-petit, lorsque le débat public n’est pas occulté par les indispensables prises de positions des uns et des autres sur le sort d’une présumée-lycéenne présumée-kosovare, le peuple s’interroge sur la douloureuse question de la complexité administrative : un peu mieux, ou un peu moins, ou un peu plus ?

Il est quand même dommage que, malheureusement, peu de gens voient que le bougre éléphantesque, par ses fringales continuelles, provoque par contagion des effets dévastateurs, formant une espèce de cercle vicieux que les uns ignorent ou que les autres mettent sur le dos du capitalisme libéral apatride ou sur la malchance, ajoutant parfois la dissonance cognitive au déni de réalité pour faire un tableau clinique bien copieux.

Nos administrations sont totalement à la déroute et leurs performances échappent à tout contrôle et tout reproche. Leur qualité diminue. Leurs prestations s’évaporent. Leurs temps de traitement augmentent. Leurs coûts montent en flèche. Leurs déficits s’accumulent. Les couinements des payeurs sont à peu près inaudibles. Ainsi, et c’est encore moins visible, la multiplication des lois, décrets et autres règlements dans tous les domaines aura provoqué, en 40 ans, une situation intenable où tout joue contre des populations de plus en plus pauvres. Car oui, ce sont bien les plus pauvres qui paient le plus lourd tribut aux règlementations délirantes que les politiciens mettent en place au prétexte de venir en aide, justement, aux populations précaires.

Il y a pire encore : l’averse permanente de lois, de règlements, de normes et de contraintes imposées par l’État provoque une atmosphère de défiance et entame le moral des citoyens. Combien d’entre eux, qui se seraient lancés dans l’aventure entrepreneuriale, abandonnent avant d’avoir créé ? Combien d’opportunités manquées ? Combien partiront et créeront de l’emploi ailleurs, faisant bénéficier d’autres pays de la manne de taxes et de cotisations qu’ils créeront avec leurs idées qui furent découragées ici ? Quel est le coût, réel, bien palpable, de cet impôt sur le moral, puisque ces citoyens, formés ici, profiteront à d’autres ?

Mais le pire de tous ces impôts, et celui qui touche de plein fouet et sans la moindre pitié les classes les plus pauvres, c’est l’impôt sur le temps. Cet impôt temporel est visible dans les paperasseries administratives, les démarches à la con, les obtentions de permis divers et variés dont tant n’ont qu’une pure fonction de collecte de taxe. Cet impôt temporel est visible dans la multiplicité des interlocuteurs, dans l’incurie consommée et méticuleuse de tel service administratif public à propos de tel autre. Cet impôt temporel, est payé lorsqu’il faut se lever très tôt pour aller faire une queue épuisante… En pure perte parce qu’il vous manque ce p*$£n de formulaire ou de papier qui n’était pas demandé lorsque vous avez téléphoné. Cet impôt temporel, est payé lorsqu’il faut arriver des heures avant un vol pour passer des contrôles de sécurité parfaitement inutiles. Il est payé aussi lorsqu’il faut contester des amendes, des majorations ou des prunes diverses et variées alors qu’elles ne sont pas dues, ou pas adressées à la bonne personne ou simplement pas règlementaires.

Mais l’impôt temporel le moins visible, et le plus coûteux, est celui payé tous les jours lorsqu’on doit s’imposer des tâches ou des déplacements qui ne sont motivés exclusivement que parce qu’au départ, l’État est massivement intervenu et a provoqué une situation à laquelle on ne peut pas échapper. Cet impôt, bien qu’invisible, est immense, ses dégâts monstrueux, et son assiette d’autant plus inique qu’elle est presqu’exclusivement basée sur les populations les plus pauvres.

Ce temps passé à ne rien faire ne sera pas utilisé pour améliorer ses conditions de vie, ne pourra pas servir à accroître sa formation, son savoir, sa propre éducation, et, par voie de conséquence, son futur. Le temps passé dans les transports se traduit mécaniquement par des dépenses supplémentaires en essence, en amendes, en dépenses qui s’additionnent à la maintenance d’un véhicule de plus en plus complexe à mesure que les lois punissent les automobiles éco-crasseux.

Ce temps passé à rapiécer, à bricoler, à récupérer, à trouver des méthodes pour dépenser moins, autrement, mieux, ce temps-là est une conséquence directe de la présence de l’État dans chaque interstice de nos vies. Ce temps passé à attendre n’est jamais rattrapé et il est très majoritairement une conséquence directe de l’intervention de l’État.

Ce temps passé à lutter contre les administrations, à se déplacer d’un lieu inutilement éloigné d’un autre, à accumuler des frustrations, à batailler pour simplement joindre les deux bouts est un temps qui, en plus, finit par attaquer la santé. C’est un temps qui signifie vite fatigue, stress, éloignement des proches et perte du fameux lien social dont on nous rebat les oreilles cyniquement. L’impôt sur le temps, bien qu’invisible, est le plus cher, le plus douloureux et le plus directement lié aux exactions de l’État.

Lutter contre l’obésité de l’État, c’est d’abord diminuer cet impôt, c’est rendre le bien le plus précieux qu’il soit à l’homme libre : du temps.

Et il n’y a pas à dire. Ce pays garde toutes ses chances pour préserver son rang dans le monde.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire