lundi 6 octobre 2014

L'art contemporain n'a pas fini de nous faire rire


Eric POUGEAU est un artiste contemporain qui s’est spécialisé dans un domaine un peu particulier: les pierres tombales. Mais pas n’importe quelles pierres tombales: 
« C’est une tombe toute noire, toute simple avec juste dessus écrit ‘fils de pute’ et à l’arrière, mes initiales » 
On l’aura bien compris, Eric POUGEAU est un artiste vraiment subversif, il a pour objectif de « tordre le cou aux bien-pensants et aux institutions surtout si elles sont vénérables » Par institutions vénérables, on comprendra ici évidemment chrétiennes. Il est devenu en effet essentiel de nos jours, pour un jeune artiste qui souhaite réussir, de s’essuyer les pieds sur le christianisme. C’est pratique: personne n’ose vous engueuler sous peine de passer pour un ringard et l’on saluera au contraire votre « rebellitude » et votre esprit de résistance. Rien de tel que de se moquer des curés pour passer pour un chic type, un proactif de la provoc, un créatif indomptable. Le geste d’Eric POUGEAU s’arrête à la provocation. Et depuis maintenant cent ans que des générations d’artistes refont le coup de la fontaine de DUCHAMPS, on est satisfait de voir que les perspectives sont toujours aussi enthousiasmantes du côté de l’art contemporain…

On pourrait penser qu’après avoir eu l’idée de fabriquer une pierre tombale portant l’inscription « Fils de pute », le fleuve de feu se serait tari. Pas du tout, il en a encore sous la pédale Eric: 
« j’ai fait six plaques mortuaires, j’ai fait ‘merde’, ‘pédé’, ‘putain de ta race’, ‘enculé’, ‘salope’ et ‘fils de pute’ en essayant d’être le plus tranchant possible, le plus simple possible… » 
En effet, il faut reconnaître que composer des plaques funéraires ou des couronnes mortuaires portant un sobre message d’insulte, ça a la simplicité et la fulgurance du génie. Eric POUGEAU, qui expose en ce moment à Paris et a publié un ouvrage intitulé avec finesse et sens de l’à-propos Fils de pute, est donc comme il se doit un artiste maudit. Cela fait partie des crédits à valider pour achever le cursus qui permet d’être vraiment reconnu par le vrai monde de l’art: il faut impérativement attaquer les institutions vénérables et être confronté à la menace de la censure, sinon, évidemment, personne ne vous prend au sérieux. On a donc essayé de faire taire Eric POUGEAU, de le faire taire, de stopper net son élan créateur: en exposant l’une de ces œuvres l’artiste a suscité des plaintes des riverains et a dû retirer son œuvre de la vitrine. Ô fascisme rampant! Ô années sombres et ventre fécond! La bête se réveillait enfin, l'artiste, rebelle, provocateur, blasphémateur pouvait se préparer à affronter les forces de l’ordre moral! Et la série noire s’est poursuivie avec l’interdiction signifiée à l’artiste d’installer ses œuvres dans un cimetière. Parce que oui, voyez-vous, les édiles municipaux toujours obtus n’ont pas compris qu’il fallait que ces lieux sinistres et gris et ces alignements de plaque de granit garnies de fleurs fanées deviennent un peu plus festifs, un peu plus décalés (c’est l’autre formule magique du moment). Pas étonnant que les gens délaissent les cimetières, hormis quelques pics de fréquentation à la Toussaint, regardez-donc dans quelle routine se traîne le culte des morts de nos jours, c’est d’un ennui! Il faut bien injecter un peu de second degré dans tout cet appareil si protocolaire et sinistre à en mourir! Eric POUGEAU voudrait donc donner un peu plus mauvais genre à nos plates et monotones rangées de caveaux familiaux. 
« Le mauvais genre est celui qui fait le pas de côté dans l’univers codifié, pour le coup cette tombe elle est mauvais genre dans l’univers des cimetières »
Ah ça c’est vrai que pour être codifié, c’est codifié un cimetière! Pas moyen décidément de secouer un peu toutes ces traditions poussiéreuses! Ne perdons pas espoir, le jour n’est peut-être pas loin où l’on pourra admirer quelques anges de faïence entourant avec grâce un élégant « Nique ta mère » en lettres peintes.

L’Eglise catholique, pour le wannabe moyen qui vise peut-être un jour sa place au Grand Journal, c’est le fascisme, la réaction, le traditionalisme, en deux mots: la bête immonde. Cela me rappelle une interview de Guillaume MEURICE qui avait décidé d’aller interroger des catholiques que sa culture, que l’on devine assez limitée en la matière, lui fait un peu voir comme Bernardo GUI dans Le Nom de la Rose (*). Il contacte donc le rédacteur en chef de la revue catholique L’Homme nouveau et Alain ESCADA, le directeur de Civitas. Comme on peut le deviner, les entretiens ne sont pas vraiment destinés à donner la parole aux personnes interrogées mais uniquement à mettre en valeur le comique-chroniqueur doté d’un humour aussi léger qu’une charge de T-34 dans la plaine de Koursk. 
« Quitte à taper sur des cloches comme l'on fait les Femen, est-ce qu’il ne vaut pas mieux taper sur de vraies cloches que sur Christine Boutin ? »
demande-t-il à ESCADA. En arrière-plan, on entend le reste de l’équipe s’esclaffer. Les deux interlocuteurs de MEURICE font ce qu’ils peuvent pour rester polis tandis que le journaliste fait le maximum pour obtenir son petit scandale, ou au moins un petit éclat, à l’antenne: 
« Pourquoi vous ne tendez pas l’autre joue ? », « est-ce que le Christ aurait mis un coup de boule à une Femen ? » 
Dans le studio, on entend une collègue faire part de ses analyses lumineuses à propos des catholiques: 
« ouah dès qu’on leur parle de l’enfer ils flippent ».
Tempête sous un crâne.

Les deux exemples paraissent presque banals dans une société qui fait de l’outrance une institution et de l’insolence une entreprise à but lucratif, néanmoins il n’est pas inutile d’avoir, de temps à autre, une petite piqûre de rappel pour garder à l’esprit que des bataillons de rebelles sont toujours prêts à déployer leurs talents pour faire triompher en toute occasion les deux mots d’ordres inscrits en lettres d’or au fronton de notre société du spectacle: bête et méchant.

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